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08 février 2026

Spéc. n°3 : Tisseuse, de Léna Canaud

Spécimen n° 003

"Imaginez deux mondes parallèles, l'un ayant sept ans d’avance sur l’autre. 

De ce Côté, au fond d'un jardin à la campagne, se cache un puits à souhaits. Chaque personne peut venir y déposer une lettre afin d’exprimer ses regrets ou ses espoirs et ainsi aspirer à une nouvelle vie pour son alter ego. 

De l'Autre Côté, ces vœux sont réceptionnés par les Tisseurs : des professionnels qui influenceront discrètement leurs choix, pour les mener sur la bonne voie. 

Ethel, Gardienne du puits à souhaits, a toujours rêvé d'être Tisseuse, mais a fini par s’accommoder à la monotonie de son quotidien. Jusqu’au jour où Saule, son compagnon, décède brusquement. Désespérée, elle envoie pendant six ans des lettres aux Tisseurs pour changer son destin de l’Autre Côté. Mais, ne sachant pas si son vœu a été réalisé, elle décide de braver l’interdit en traversant avant que l’accident de Saule n'y survienne. 

Son but ? Le sauver, et enfin réaliser son souhait : devenir Tisseuse."

Chez Ankama - 230 pages

roman graphique
Origine de la cueillette

BD croisée à la médiathèque sur l'étagère nouveauté. Grande fan de travaux manuels, le titre m'a interpellé.

Milieu exploré

Essence du Récit

Destin (décisions, fatalité) 80%
Rencontres (amour, amitiés) 60%
Travaux manuels (tissage) 20%

L'histoire se déroule dans un monde où un puits magique permet de faire des vœux afin de corriger sa vie dans un autre espace-temps décalé à quelques années auparavant. 

Une vieille femme est la gardienne du dit-puits, mais décède et transmet le savoir à sa petite fille. Cette dernière, qui a perdu l'homme de sa vie, décide un jour de se jeter elle-même dans le puits afin de sauver son amour.

Observations de terrain
Ce qui s'épanouit
  • Une idée de départ forte et les nombreuses questions qu’elle soulève ;
  • La représentation d’un amour qui traverse tout ;
  • Un univers doux, feutré et apaisant.
Ce qui fane
  • Certaines facilités scénaristiques et quelques éléments survolés ;
  • Des visages parfois difficiles à distinguer ;
  • Le tissage, pourtant très présent, dont le rôle reste finalement assez flou dans l’intrigue.

Une première publication particulièrement impressionnante pour Léna Canaud, qui officie ici aussi bien au scénario qu’au dessin. Malgré quelques fragilités, l’ensemble reste cohérent et porte de belles réflexions.

Immersion

J’ai été immédiatement touchée par ce roman graphique qui, derrière sa douceur apparente, soulève discrètement de nombreuses questions éthiques et philosophiques. Sous ses couleurs apaisantes et son atmosphère presque cotonneuse, le récit interroge en permanence notre rapport au destin, au regret et à l’amour. Un autre “nous” resterait-il réellement nous-même ? Si certains choix avaient été différents, aurions-nous aimé les mêmes personnes, de la même manière ? Peut-on modifier le passé sans transformer profondément les liens qui nous construisent ? Et surtout : jusqu’où peut-on aller par amour avant de perdre une part de soi ? 

 Bien sûr, ces thématiques ont déjà été explorées dans d’autres œuvres jouant avec les temporalités parallèles ou les réalités alternatives. Pourtant, Léna Canaud parvient à leur apporter quelque chose de très intime, presque mélancolique, grâce à une approche profondément humaine. Ici, les enjeux ne reposent jamais vraiment sur le spectaculaire, mais sur l’émotion, les silences et les conséquences invisibles des choix. 

 Son dessin participe énormément à cette sensation. Les couleurs, en particulier, enveloppent constamment le récit d’une lumière douce et feutrée, donnant parfois l’impression de feuilleter un souvenir ou un rêve un peu fané. Chaque planche agit comme une parenthèse suspendue hors du temps, ce qui renforce encore l’étrangeté du monde qu’elle construit. 

 Au fil des pages, le récit gagne une émotion que je n’attendais pas forcément au départ. Derrière son intrigue fantastique, il parle aussi de transmission, de solitude, du besoin de trouver sa place parmi les autres, mais également de l’importance des liens choisis. La notion de communauté traverse discrètement toute l’histoire, tout comme celle du geste manuel et du savoir transmis. 

 C’est d’ailleurs un des aspects qui m’a le plus intriguée. Le tissage semble occuper une place symbolique essentielle, presque comme une métaphore du destin, des fils qui relient les existences ou des réalités que l’on tente de réparer. Pourtant, j’aurais aimé que cet élément soit davantage développé, car son rôle exact dans l’univers reste parfois un peu abstrait. 

Cette manière de naviguer entre fantasy douce, fantastique discret et temporalité presque insaisissable donne au récit quelque chose de très singulier. On ne sait jamais vraiment dans quelle époque on évolue, et cette impression de flottement contribue beaucoup à l’atmosphère du livre. 

 Et puis il y a Ethel et Saule. Pour quelqu’un comme moi, qui croit profondément aux amours absolus, cette quête obstinée pour retrouver l’être aimé possède forcément une résonance particulière. Il y a dans leur histoire quelque chose d’à la fois tendre et douloureux, une impression constante de courir après une possibilité fragile. 

 Beaucoup de douceur, donc, mais aussi une vraie mélancolie persistante, qui continue de flotter après la dernière page.

Temps de conservation

Comme souvent avec les œuvres graphiques, je l’ai lu d’une traite. Cette BD s’y prête parfaitement : elle offre une véritable parenthèse visuelle et une intrigue fluide, immédiatement accessible.

Indice de traces

Spécimen n° 003 archivé dans l'herbier le 04/02/2026.

🌿🌿🌿🌿🌿 [3] — Trace persistante :
Le livre revient en tête après coup. Certaines scènes ou idées s'installent dans l'esprit, sans pour autant être obsédantes.
🌿

Je trouve les BD, romans graphiques, mangas, etc., toujours plus immédiatement touchants lorsque le bédéaste est à la fois au dessin et au scénario. 

On y sent un travail viscéral, une véritable vision.

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